Du cri à son empreinte, pour une approche paradoxale du « trop » en peinture.

Revue "Esquisse(s)" N°6 "trop"

 

         Réfléchir sur le « trop » en général, et dans ma peinture en particulier m' amènerait peut-être à penser ce thème dans le sens négatif d'un dérèglement d'une norme, qui se trouverait alors outrepassée, et ferait du même coup de mon propre travail un champs « hors limite » ou « hors cadre ».

Lors d'une discussion où j'évoquais le sujet qui m'était ici proposé, un ami me raconta qu'au cours du rite du Shabbat, où je savais que la notion de profusion nourriture était un préalable et une finalité du rite, cet ami donc me fit part d'un rite interne au shabbat, : il s'agit, lorsque un verre de vin est rempli, de le faire sciemment déborder, pour que le rituel – réciter le Kiddouch au dessus d'un verre - soit correctement exécuté et donc porteur de sens. Ici, le « trop » semble avoir atteint une sorte de perfection, du fait -même de ce débordement qui partout ailleurs serait  un « trop », compris comme une maladresse, un gaspillage.

 

         En ce qui concerne mon travail, j' aimerais pouvoir dire que je  pratique une peinture  « expressionniste », étiquette qui ne me gène pas en soi, mais qui me dérange dans un certain contexte actuel, issu à mon sens d'un regrettable malentendu : un peintre dit « expressionniste », au dessin plus qu'hésitant et faible pourrait transcender toutes ces maladresses en « geste primal », « issu des profondeurs », « au-delà des mots », bref, une peinture « expressionniste », comprise comme une réaction au bon goût,  un « mal peindre » avoué et défendu. Là, manfestement, il y a un « trop », et l'équation "barbouille = expressionnisme" me paraît pour le moins surfaite et dangereuse. La déconstruction pré-suppose la construction, tout autant que la défiguration pré-suppose la figuration.

Pour autant, l'expressionnisme existe, et  j'en fais partie malgré moi :  prétendre que je n'ai rien à en dire reviendrait à couper une branche sur laquelle je suis effectivement  assis.

Disons que pour que cela fonctionne, il faut qu' il passe à travers le tamis de ma propre histoire.

On dit, dans sa définition la plus courante, que « l'expressionnisme est la projection d'une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive », un « trop » de sensibilité, une « sur-sensibilité », en somme.

Le champ fantomatique de la première guerre (ici encore, la guerre, ce « trop », ce formidable dérèglement d'une société humaine qui ne sait plus se gérer autrement que par le conflit -mais en a-t' il jamais été autrement ?, ) en fut un déclencheur.

Avec lui, la psychanalyse balbutiante créa un humus propice au développement de l'art vers de nouvelles voies, peut-être aussi en résonance avec le « Sturm un Drang » des romantiques allemands, « orage et déchirure »,  faisant des états d'âme des artistes un nouveau champ de recherche esthétique. 

« Les chambres intérieures de l'âme sont comme la chambre noire du photographe..  », disait Anaïs Nin dans son journal.

 

 

         Je ne renie pas cette histoire dont je me sens héritier, et pour cause : une enfance en Lorraine où le spectre des guerres -trois en même pas  soixante-dix ans-  a à jamais gravé en moi l'idée que les terres frontalières  où je suis né ne sont que, comme le disait Arthaud au sujet de certaines peintures Van Gogh, « des terres ruisselantes de sang, comme le serait un torchon saturé de mauvais vin ».

Pour l'anecdote, lors d'une exposition, une dame, choquée par mon travail, et à qui j' évoquais mes fortes racines lorraines, (où j'y ai tout de même laissé un père et une enfance) , trouva que justement, tout  montrait ici à l'évidence dans mes toiles un art « allemand », (pour le coup compris comme un brin « dégénéré »  ), ce qui historiquement parlant ne manquait pas de saveur.

Me déniant en plus le droit moral d'être enseignant (et même parent...), cette personne ressentait manifestement  le « trop » de mon travail comme son défaut ontologique, et moi comme l'expression d'une immanence de l « 'identité germanique » qui semblait faire, près de ce charmant bord de mer des environs de Saint-Malo où j'exposais, comme une sorte d'obscénité.

 

Même s'il ne me coûte pas d'être un porteur de ce « trop », je me suis pourtant construis sur un manque  : la mort du père et une enfance entre deux parents sourd profonds. Et lorsque je dis que « Je peins pour me faire entendre », il faut réellement prendre cette assertion au pied de la lettre.

Mes parents lisaient sur les lèvres, il fallait donc un contact visuel pour que le message passe : pour eux, je me dis  que j'étais avant tout une image, sans laquelle il n'y avait pas de communication, une image porteuse de sens .

 

Poussin disait : « Nous pratiquons un art muet », où l'image amenant à la « délectation » du regardant, comme le disait le peintre, se suffit à elle-même, à l'opposé de notre époque où les processus industrieux , les commentaires et les idées sont devenus l'Art lui-même.

 

Mais Munch – Vincent avait bien préparé le terrain- Munch a peint le CRI. Exit l 'art muet de Poussin, le cri, ce trop de peinture, par-ce que ce trop de sensibilité, ce « trop - à-dire » avait été irrémédiablement proféré.

Je pense pourtant que, chez moi, ce « trop-à-dire » est directement issu de ma structure familiale, où, face au manque causé par le handicap des deux parents – manque objectif ou ressenti comme tel-  la colère , la honte et la frustration grondaient, débordaient.

Il y a une image qui me hante encore aujourd'hui, celle du petit garçon que j'étais, face à mon père à qui j'essayais désespérément de faire comprendre quelque chose, lui dans l'incompréhension totale- de plus face à mon désespoir- et moi écumant de rage et de pleurs, lui reprochant violemment d'être celui-là et pas un autre.

Il y a eu beaucoup de colère dans ma peinture, des corps maltraités et ligotés, des éclaboussures.

Aujourd'hui, au demi-siècle passé, les plaies se referment doucement, des interrogations demeurent, d'autre surgissent, des constats aussi, des attentes, une certaine accalmie sur les flots autrefois déchaînés.

Beaucoup d'enfants en quête d'amour attendent et regardent.

 

Comme dans ma peinture, comme dans ma vie, le temps est peut-être venu de l'apaisement, où le cri demeure mais uniquement parce qu'il eut lieu, et qu'il est aujourd'hui passé.

Anaïs Nin , encore :

 

« Certaines choses naissent de l'excès : les grandes terreurs, les grandes solitudes, les grandes inhibitions, les instabilités engendrent l'Art ou l'ont dans toute sa grandeur.
Et toujours l'Art permet leur équilibre ».


 

 Peindre, c'est pour moi créer une épaisseur, de temps, de sentiments, de couleurs, une texture de peau, le cuir du temps si l'on peut dire.

 

 

Dans l'acte de peindre, mon diagramme, selon le terme de  Deleuze , ce par quoi et avec quoi l'Image se fait-  nécessite forcément un support : toile, bois, carton, bâche ou papier, retravaillés  pour donner, avant même le motif, une texture, un relief, porteur à la fois de mémoire (le temps que j'y mets à le faire, le temps qui me permets plus ou moins inconsciemment de pré-voir mon travail).

 

Je recolle quasi- systématiquement du tissu sur ma toile vierge, qui n'en a donc théoriquement aucun besoin, mais ce serait oublier une grande partie de ma petite enfance où je passais des heures sous la table de mon père -qui était tailleur- et au milieu des rouleaux de tissus. Strictement, recoller du tissu sur une toile, c'est un trop, mais, pour moi, c'est un plus  qui comble l'absence.

J'y adjoins aussi du sable, d'anciennes études, de la sciure, du crin de cheval.

Donc une profusion, un excès, des accidents, des renoncements, comme une soupe pré-biotique, un mini big-bang pour que la vie advienne et que la peinture se fasse, ce qui revient peut-être à dire qu'elle pré-existe déjà à elle-même.

 

  « Vous croyez connaître la mer, disait Eckhart, parce que vous la traversez avec un bateau, mais la mer n’est pas une surface, elle est abîme. Pour connaître la mer, faites naufrage. »

 

OXO YUTZ    27 octobre 2013