La nuit de l’enfance

 

La nuit de l’enfance nous unit à la peau du monde : par le cordon tissé des solitudes égarées, voilà réunis les vieux enfants aux yeux de terre et de cendre.

C’est un vieil enfant qui marche avec des trous en lui.

 

C’est moi, j’y suis : ici et jamais, là-bas et maintenant. Je marche sur la marge des limbes éthérées, pleines de mes futurs souvenirs : hier, je serai l’étoffe d’un homme à naître. Et l’épouvante m ‘a pris de ne plus me connaître .

Car c’est maintenant la Nuit de l’enfance, la grande nuit de toutes les nuits, la nuit des barreaux qui tournent et des têtes qui grincent, la nuit de l’enfance déchue, tombée des astres solaires, envers d’aveuglants soleils noirs.

C’est un vieil enfant qui traîne sa mémoire-fossile comme un crachat sournois, dans le dédale des mondes obscurs et des lointaines promesses.

La traînée de sang le ramène à lui-même, dans la violence des cris silencieux, des claquements de langue, c’est l’itinéraire de l’enfant non-né qui s’apprête à se naître au monde, à s’extraire de la souille à la douceur fétide, au piège de la tendresse indifférente.

 

La nuit de l’enfance, c’est l’enfant sur les genoux du père, cette absolue confiance et cette gigantesque frayeur qui avale tout, comme cent mille corbeaux, ciel noir bout à bout tissant la camisole, le tissus des regrets. 

« Jéroboam ! Jéroboam ! »Toujours ce cri dans la nuit, le pas lourd du père nyctalope qui travaillait la nuit pour habiller les gens du jour.

 

Je suis le quelqu’un qui ne sera jamais.

Mais la mort passe par-là, jour de moisson et de grands vents, qui délivre les enfants perdus, qui embaume les souvenirs dans la cendre et la bière, et voilà les fûts de l’innocence qui déversent leur trop-plein. Et la terre ne peut plus absorber ces vomissements, ces cris sourds, ces abandons d’enfants devenus fous d’amour.

La mort était à vivre, la vie était à mourir…L’appel vers le haut qui s’avorte, et les mains qui finissent par griffer la terre noire, l’humus-cimetière des ongles et des rognures de peau morte.

Je suis né dans la rue des distillateurs, bouilleurs d’enfants-crus, biberon  d’eau de mort – un grand frère serait né le premier, juste sorti en morceaux empoisonnés qui faillirent  tuer la mère- gouttes de ciel noir et pluies acides,  fermentation dans l’alambic  des mondes inversés. Je ne savais rien ni personne, j’usais mal du monde, je croyais qu’il me fallait me nourrir de la vie des autres, je ne me savais pas encore, je cherchais des bouches pour crier.

Voilà maintenant l’enfant adulte qui protège la mère et lui fait un manteau d’amour moisi, elle comme un petit oiseau desséché, recroquevillée dans son indifférente nuit du renoncement, peut-être enivrée de l’odeur sucrée de la mort,  la mort désormais  si vivante.

 

La petite mère, l’enfant-mère retournée à sa poussière n’a plus la force de pleurer sa douleur . Dans les bras du fils ne reste que l’enveloppe momifiée d’un corps qui a cessé d’être le jardin, celui par qui la vie passait.

 

Elle aussi, comme le père, qui avaient connu leur nuit de l’enfance, leurs oreilles plongées  dans le noir des bruits étouffés, des musiques devinées par leurs seules vibrations, sourdes au monde des cris d’amour, de jouissance et d’agonie. Reliés aux autres par des regards en biais et des bouches tordues.

 

Personne n’a entendu les cris du nouveau-né, né  par erreur, c’est la mère qui l’a dit, ce sont des choses qu’on peut dire, et les portes se referment doucement, les grilles grincent sur leur gonds. Et la nuit devient la lumière de l’enfant, et tout le monde se tient froid dans la nuit matricielle.

 

L’enfant a crié, et son cri lui est revenu avec la mention : partie sans laisser d’adresse, à chacun sa nuit !

 

Tout le monde dort, la vie dort, les rêves dorment et les enfants se tiennent la main en gémissant, en se berçant dans le roulis d’une somnolence qui mesure la nuit en grincements et en cris baillonnés.

 

 …  J’étais le quelqu’un qui ne sera jamais.

J’étais le quelqu’un qui ne sera jamais…

 

La nuit se meurt dans sa propre nuit , la lumière la crève en une sanglante aurore.

 

Voici maintenant l’Homme-Père qui tisse un cocon à l’enfant blessé  et  le repose au fond de son ventre.

 

Il regarde autour de lui ses enfants pousser comme des fleurs de soleil, et dans son cœur se lève un arbre qui jette ses racines au ciel.

« Jéroboam ! Jéroboam ! »

 

Voilà maintenant l’enfant adulte qui protège la mère et lui fait un manteau d’amour moisi, elle comme un petit oiseau desséché, recroquevillée dans son indifférente nuit du renoncement, peut-être enivrée de l’odeur sucrée de la mort, la mort désormais  si vivante.


OXO YUTZ